FTA 44 - Un peu d'histoire

LA LEGENDE DE SAINT FIACRE

 

La plupart des corporations sont protégées par un saint patron, le plus souvent un homme ou une femme dont les croyances ont causé la torture ou la mort dans des circonstances particulières. Ainsi, en l'an 303, une jeune fille nommée Barbara, qui vivait à Héliopolis, fut décapitée par son père pour avoir refusé de renoncer au christianisme. Celui-ci, en punition, se consuma sous !'effet d'une intense lumière. Ainsi, Barbara devint la sainte patronne des pompiers. En l'an 250, pour avoir refusé de renier sa foi, on arracha avec une pince chaque dent de la mâchoire de sainte Apollonia, avant de la brûler vive. Elle devint patronne... des dentistes. Mais savez-vous que chauffeurs de taxi et jardiniers, bien que leur activité diffère quelque peu, partagent le même saint patron ? Saint Fiacre. Fiacre était un moine, originaire d'Irlande. Il émigra en France au cours du VII siècle... 

Un jardinier...
Saint François est souvent considéré comme le saint patron des jardiniers. En effet, ce moine méditatif, fréquemment représenté vêtu d'une simple robe de bure et parlant aux oiseaux, paraît tout désigné pour tenir ce rôle. Mais la vie de saint François n'a pas franchement été dédiée tout entière à la culture, même s'il était proche de la nature. Saint Fiacre est, en fait, le vrai patron des jardiniers. Jardinier, il l'était à sa manière : instinctif et inspiré. Il marchanda avec l'Église et eut à en découdre avec une sorcière ! 

Saint Fiacre...
Dans les années 600, nombre de moines irlandais furent envoyés en Europe porter la bonne parole. Parmi eux était Fiacre. Il ne tarda pas à être reconnu comme un moine particulièrement pieux et souhaita devenir ermite. C'est ainsi que l'évêque de Paris lui fit don d'une parcelle de terre, au plus profond des bois, loin de son monastère. Le moine construisit un oratoire dédié à la Vierge et une petite cabane pour lui-même. Il commença alors à jardiner et son jardin, comme bien des jardins dans le monde, se mit à se développer. Bientôt, des chasseurs errants trouvèrent par hasard le jardin et furent accueillis à bras ouverts par le religieux. Ils étaient émerveillés de trouver en un tel endroit, au beau milieu des bois, un moine qui prêchait et savait soigner en utilisant des médecines faites d'herbes et de fleurs sauvages. La nouvelle se répandit rapide- ment. Fiacre dut édifier une autre cabane pour ses visiteurs et dut aussi agrandir son jardin. Il ne tarda pas à se retrouver à l'étroit. Il alla donc trouver l'évêque pour lui demander plus de terre. L'évêque exauça son vœu et dit : "Fiacre, je te donnerai autant de terrain que tu pourras clôturer avec ta pelle en un jour." De retour dans son jardin, tout en ramassant quelques piquets, il estima la quantité de terrain nécessaire et fixa ses limites ; en fait bien plus qu'un homme peut espérer encercler avec une simple pelle en une journée. Puis il se retira dans l'oratoire et pria pour obtenir de l'aide. Il arriva bientôt qu'une femme envieuse, qui vivait non loin de là - sans doute une herboriste qui, jusqu'à l'arrivée de Fiacre, soulageait les ennuis de santé et les tourments amoureux des paysans - apprit par la rumeur qu'il se tramait quelque chose. Elle s'en vint jusqu'à la parcelle du moine, se cacha dans les broussailles et vit ce qui allait advenir... 

Le matin suivant, la prière du moine était exaucée. Tout le terrain était délimité par un muret d'une grande solidité. La femme, immédiatement, s'en vint trouver l'évêque et accusa Fiacre de magie. Mais lorsque l'évêque constata ce qui avait été accompli, il qualifia la prouesse de miracle et proclama la sainteté de Fiacre. Fiacre était tellement furieux contre la femme calomnieuse, qu'il l'accusa d'être elle-même une sorcière et interdit à jamais l'entrée de son oratoire à toutes les femmes.

Des années passèrent. Un prieuré de bénédictins fut élevé à l'endroit même où le saint avait commencé, solitaire, la culture de son jardin. De nombreux cas de guérison ont été attribués aux saintes reliques de Fiacre. Vers 1600, ces reliques furent transférées à la cathédrale de Meaux. En 1641, Anne d'Autriche visita le lieu saint. Elle ne pénétra pourtant pas dans le sanctuaire et resta à l'extérieur de la grille, se rappelant sans doute la légende qui voulait que toute femme pénétrant dans l'édifice perdît la vue ou devint folle.

Bien entendu, le temps aidant, la misogynie de Fiacre semble avoir été oubliée. Sans cela, bon nombre de jardinières se rebelleraient aujourd'hui contre cet état de fait et demanderaient que les actions du saint patron soient versées au crédit de Lucrèce Borgia, en vertu de ses connaissances en poisons végétaux et herbes fatales !

Et le taxi dans toute cette histoire ? 
En 1648, un Parisien du nom de Nicolas Sauvage, ex-facteur du maître des coches d'Amiens, fonda un établissement qui louait des voitures, sortes de petits carrosses à quatre roues à double suspension. Pour ce commerce, il acheta une maison rue Saint-Martin : l'hôtel de Saint Fiacre. Le saint était représenté au-dessus de la porte principale. Rapidement, toutes les voitures de Paris furent appelées des fiacres. Les cochers décorèrent leur voiture avec des images du saint et en firent leur saint patron. De nos jours, la tradition est toujours aussi vivace mais il semblerait toutefois que saint Fiacre trouve plus d'échos auprès des jardiniers que des chauffeurs de taxi !

A quel saint se vouer ? 
Outre saint Fiacre, certains chauffeurs de taxi britanniques semblent avoir adopté saint Gervase, martyr chrétien du 1er siècle dont l'attribut est un fouet. Autrefois, on appelait les cochers "Jarveys", corruption en argot du mot "Jarvis", lui-même dérivé de Gervase. Pour E. Brewer, le terme "Jarveyll viendrait de "Jarvis", nom de famille d'un homme, cocher de son état, qui aurait été pendu haut et court. Nous sommes à cent lieues de la sainteté... Saint Gervase est-il aussi légitime dans ses attributions que saint Fiacre 7 La question reste posée. Il n'en demeure pas moins que Fiacre et Gervase ont fort à faire pour lutter contre la concurrence de saint Christophe, vénérable saint patron des voyageurs qui orne sans doute bien plus de tableaux de bord et d'arrière de rétroviseurs que tous les autres saints patrons réunis.

Quoi qu'il en soit, l'industrie du taxi ne trouvera sans doute rien à redire sur le fait de pouvoir compter sur la protection de trois saints patrons...